14.10.2015

E-1027 // Eileen Grey

Architecture

Véritable icône de l’architecture moderne, la villa E-1027, première création architecturale d’Eileen Gray, témoigne de sa réflexion attentive dans le dessin de chaque détail. Elle a valeur de manifeste, tant pour l’architecture elle-même que pour les meubles fixes et mobiles, les luminaires et les décors qui en sont indissociables. Trois ans durant, Eileen Gray dessina le mobilier et, en collaboration avec son compagnon Jean Badovici, les plans du projet.

L’invention d’une esthétique architecturale

Chareau, Van Doesburg, Rietveld, Mallet Stevens, Le Corbusier, Gropius…A l’aube du XXè siècle, sur fonds d’industrialisation et de progrès technique, des architectes et des artistes élaborent une esthétique moderne. Par ses voyages et les articles de Jean Badovici, rédacteur en chef de «L’Architecture vivante», Eileen Gray connaît ces recherches quand elle aborde en 1926 sa première création architecturale.

Eileen Gray a été particulièrement attirée par la petite maison au bord du lac Léman, que Le Corbusier a dessinée pour ses parents en 1924. Sous le climat azuréen, elle songe d’abord à construire un « refuge » où elle-même et Jean Badovici pourraient travailler en toute détente. Sous l’influence de Badovici, le concept évolue et prend de l’ampleur, pour pouvoir accueillir ses amis. Par son architecture, son mobilier (fixe et mobile), les luminaires et les décors qui en sont indissociables, la villa E-1027 «maison en bord de mer», est pensée comme un organisme vivant et un modèle d’habitat. Elle a valeur de manifeste. Dans le numéro spécial de « L’Architecture Vivante » consacré à la villa, Eileen Gray porte une critique subtile et nuancée contre le fonctionnalisme de l’architecture moderne.

De la modernité au confort intime

« E pour Eileen, 10 du J de Jean, 2 du B de Badovici, 7 du G de Gray », le nom de la villa imbrique les initiales d’Eileen Gray et Jean Badovici. Ils la partageront peu de temps, et lui en restera propriétaire jusqu’à sa mort en 1956.
Si l’aspect extérieur de la villa est en phase avec les principes architecturaux énoncés par Le Corbusier, cette réalisation est néanmoins l’occasion pour le couple d’architectes de compenser les conceptions de l’aménagement intérieur par le Mouvement Moderne, jugées trop froides, par une recherche de confort et d’intimité.
Dans le premier numéro de la revue L’Architecture d’aujourd’hui ils écrivent :

« Quand on voit (…) ces intérieurs où tout semble répondre à un strict et froid calcul (…), on se demande si l’homme pourrait se satisfaire d’y demeurer. (…) Il fallait (…) chercher à créer une atmosphère intérieure en harmonie avec les raffinements de la vie intime moderne. »

Et Eileen Gray d’ajouter :

« Chacun, même dans une maison de dimension réduite, doit pouvoir rester libre, indépendant. Il doit avoir l’impression d’être seul. » Des inscriptions teintées d’humour sont disséminées sur les murs de la villa : « Beau temps », « L’invitation au voyage », « Entrez lentement », « Défense de rire », « Sens interdit », « Chapeaux », « Oreillers », « Pyjamas », etc.

Une villa balnéaire ancrée dans les restanques

Tel un petit «paquebot» ancré dans les «restanques» où la pièce principale hissée sur pilotis profite du plan libre, d’un balcon et de longues baies magnifiant les vues, E-1027 est une icône de l’architecture moderne.

Pour inscrire dans le site, sans l’altérer, cette villa sur pilotis à toit plat, structure en béton armé et parois de briques creuses, Eileen Gray l’implanta en limite basse des « restanques », avant la partie rocheuse qui plonge vers la mer. Par sa situation, sa toiture coiffée d’un édicule vitré, ses garde-corps et ses stores en toile de bâche, sa bouée et ses variations chromatiques blanches et bleues, elle joue de l’analogie avec l’univers nautique pour réinventer la villégiature balnéaire. Associant sa sensibilité aux idéaux modernes, Eileen Gray l’enrichit de persiennes empruntées à l’architecture vernaculaire.

Photos réalisées par © Cerise Doucède

L’intérieur intime et ouvert

À la fois intime et ouvert sur le paysage, sa végétation et ses vues proches et lointaines grâce à plusieurs terrasses, l’intérieur de la villa facilite toutes les activités.

La surface de 120 m2 obéit à un plan en « L » sur deux niveaux. Au rez-de-chaussée haut (90 m2), se trouvent l’entrée, le séjour au plan libre polyvalent et transformable, une chambre-studio, une salle de bains, une salle d’eau, un sanitaire et la cuisine à cloisons mobiles. Un escalier en spirale descend au rez-de-chaussée bas vers la chambre d’amis et l’espace du personnel. Un espace couvert (55 m2) est libre sous les pilotis. Pour évoquer un voyage en bateau face à l’horizon, la structure en accordéon des baies vitrées donnant sur la terrasse viendrait-elle des paravents qu’Eileen Gray créait, plus jeune, dans sa période art déco ?

 

Plans tirés de la réédition de « Maison en bord de mer E-1027 »
Édition Albert Morancé 1929
Édition Imbernon 2006 et 2015

Rémi Guisset

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